C'est la salle de petit-déjeuner dont le séjour se souvient. Pas parce que le petit-déjeuner est le meilleur de Paris — il ne l'est pas — mais parce que la salle résout un problème que le reste de la ville refuse de résoudre pour un visiteur stambouliote : la matinée qui doit être à la fois élégante et lente.
Le petit-déjeuner parisien, sur le papier, est une proposition mince. Un croissant au comptoir, un espresso tiré trop court, un exemplaire du Monde à moitié lu, l'addition en pièces sur la soucoupe. Le petit-déjeuner parisien n'est pas le repas — le Parisien l'utilise comme charnière entre le sommeil et la journée. Pour la plupart de la ville, c'est très bien. Pour le visiteur stambouliote avec trois jours, une réservation de dîner précoce et une mémoire culturelle profonde d'une sofra de kahvaltı qui dure deux heures, le petit-déjeuner parisien est le mauvais format. Le séjour a besoin d'une salle de petit-déjeuner qui tienne le tempo d'Istanbul sur une salle parisienne.
Le Café Antonia du Bristol est la réponse vers laquelle le public converge sans tout à fait s'accorder. Le petit-déjeuner est servi dans le jardin intérieur quand le temps tient, dans le salon lambrissé quand non, et le format est la version délibérée de soixante-quinze minutes : une corbeille de viennoiserie cuite du matin, un œuf à la coque avec mouillettes du boulanger, une assiette de charcuterie du producteur maison, une sélection de fromages que le public traite en troisième service. Le café arrive en cafetière d'argent. Le jus frais est pressé à la table. Le kilomètre couture du Faubourg Saint-Honoré est à quatre minutes à pied au sortir du petit-déjeuner ; l'aéroport est à quarante-cinq minutes dans l'autre sens.
Les autres petits-déjeuners de palaces tournent dans le même registre. La Galerie au Plaza Athénée tient le petit-déjeuner de lobby que le public utilise pour la matinée de conseil d'administration — clair, à hautes fenêtres, la salle qui se réveille plus vite que la cour du Bristol. La Verrière au Mandarin Oriental fait la version sous verrière. Le Salon Costes propose le petit-déjeuner côté Faubourg pour le public qui veut le créneau d'ouverture des boutiques de la rue Saint-Honoré. Chaque salle a sa fonction. Le Bristol tient le centre parce que la cour, par un matin clair de mai, est ce que la ville propose de plus proche, en ressenti, d'un petit-déjeuner en terrasse sur le Bosphore — à l'air libre, hauts murs de pierre, un service lent qui ne pousse pas.
Ce qui rend ce dispositif efficace pour le Stambouliote, en particulier, c'est la fonction de charnière. Le trajet d'Istanbul à Paris arrive tôt — le vol Turkish Airlines du matin se pose à Charles de Gaulle avant neuf heures — et le public a historiquement mal utilisé la première matinée : petit-déjeuner d'hôtel pris en décalage horaire à 11 h, premier créneau musée perdu, premier dîner abordé sans véritable repas entre les deux. Le petit-déjeuner du Bristol, réservé pour 10 h 30 au matin suivant l'arrivée, restructure la journée. À 11 h 45, le petit-déjeuner a fait ce que fait une matinée stambouliote — il a ralenti le corps au niveau du sol, classé le séjour dans la salle — et à 13 h le public est au Petit Palais ou au Jacquemart-André avec la journée qui commence vraiment.
La réservation est un appel téléphonique au +33 1 53 43 43 00, en demandant spécifiquement le petit-déjeuner dans la cour. Ils tiendront la table pour les non-résidents en semaine sans difficulté ; les week-ends exigent une semaine de préavis. La note est à peu près celle d'un déjeuner décontracté dans le 11e — pas basse, mais pour ce que la salle livre, le prix est juste.
Ce que le séjour ne devrait pas faire, c'est traiter le petit-déjeuner du Bristol comme la seule salle de ce type et la réserver trois fois. Le public qui revient chaque année tourne : Bristol le premier matin, Plaza La Galerie le troisième, Mandarin Verrière le cinquième, Costes pour le matin rue Saint-Honoré. Chaque salle dessert une orientation différente de la journée. La cour du Bristol est celle de la matinée qui a besoin de ralentir. Le Plaza est celle de la matinée qui doit démarrer vite. Le Costes est celle de la matinée qui a du shopping à faire. Le Mandarin est celle de la matinée pluvieuse.
La raison pour laquelle chaque Stambouliote finit au petit-déjeuner du Bristol n'est pas la marque ni le croissant. C'est que la cour, un jour de semaine, est une salle que Paris refuse autrement de donner : une salle publique lente sans ordinateurs portables, sans précipitation, sans maître d'hôtel surveillant un tableau de rotation. Istanbul en compte cent. Paris en compte six, et celle du Bristol est la plus centrale. Le séjour y finit parce que le séjour en a besoin.